Mais les libéraux sont pires avec la "main invisible qui guide le marché" XD
- A travers une telle conception, on pourrait déceler un état d'insprit commun, entre le libéralisme économique et le marxisme. En effet, on se rappelle cette remise en cause, de Raymond Aron envers la philosophie hégélienne et marxiste, de pourvoir établir une fin de l'histoire, à partir de la réunion d'actions toutes plus opposés les unes que les autres, et motivées de surcroît par des intérêts qui relèvent de la force des passions. Et bien, cette critique de cette prétention de la "Ruse de la Raison", d'être en mesure d'unifier la volonté subjective, les lois de l'histoire, la liberté et la nécessité), pourrait très bien être formulée à l'adresse, de cette "main invisible" guidant le marché (et qui se rerouve jusqu'aux conceptions les plus récentes du libéralisme économique. Y compris celle de Hayek : "Pour ce maître à penser du néolibéralisme, la démocratie doit être réduite au minimum, c'est-à-dire à la codification des règles qui naissent du libre jeu du marché et qui doivent permettre à son “ ordre spontané ” de fonctionner sans frictions" (Tony Andréani)). C'est ce que soutient Hannah Arendt (dont on ne peut accuser de "gauchisme théorique") à plusieurs reprises, tout au long des ses travaux, que se soit dans "Condition de l'homme moderne" :
" Le comportement uniforme qui se prête aux calculs statistiques et, par conséquent, aux prédictions scientifiques, ne s'explique guère par l'hypothèse libérale d'une " harmonie " naturelle " d'intérêts ", fondement de l'économie " classique "; ce n'est pas Karl Marx, ce sont les économistes libéraux eux-mêmes qui durent introduire la " fiction communiste ", c'est-à-dire admettre qu'il existe un intérêt de l'ensemble de la société grâce auquel une " main invisible " guide la conduite des hommes et harmonise leurs intérêts contradictoires. La seule différence entre Marx et ses prédécesseurs, c'est qu'il prit au sérieux la réalité du conflit tel qu'il se présentait à la société de son époque, tout autant que la fiction hypothétique de l'harmonie; il eut raison de conclure que la " socialisation de l'homme " harmoniserait immédiatement tous les intérêts, et il fit seulement preuve de plus de courage que ses maîtres libéraux lorsqu'il proposa d'établir dans la réalité la " fiction communiste " sous-jacente à toutes les théories économiques."
- Ou encore dans ce passage de "L'impérialisme" :
"Un système social essentiellement fondé sur la propriété est incapable d'aller vers autre chose que la destruction finale de toute forme de propriété. Le caractère limité de la vie de l'individu est un obstacle aussi sérieux pour la propriété en tant que fondement de la société que le sont les limites du globe pour l'expansion en tant que fondement du corps politique. Du fait qu'elle transcende les limites de la vie humaine en misant sur une croissance automatique et continue de la richesse au-delà de tous les besoins et de toutes les possibilités de consommation personnels imaginables, la propriété individuelle est promue au rang d'affaire publique et sort du domaine de la stricte vie privée. Les intérêts privés, qui sont par nature temporaires, limités par l'espérance de vie naturelle de l'homme, peuvent désormais chercher refuge dans la sphère des affaires publiques et leur emprunter la pérennité indispensable à l'accumulation continue, Il semble ainsi se créer une société très proche de celle des fourmis et des abeilles, où " le bien Commun ne diffère pas du bien Privé ; leur nature les poussant à satisfaire leur profit personnel, elles œuvrent du même coup au profit commun ".
Comme les hommes ne sont néanmoins ni fourmis ni abeilles, tout cela n'est qu'illusion. La vie publique prend l'aspect fallacieux d'une somme d'intérêts privés comme si ces intérêts pouvaient suffire à créer une qualité nouvelle par le simple fait de s'additionner. Tous les concepts politiques prétendument libéraux (c'est-à-dire toutes les notions politiques pré-impérialistes de la bourgeoisie) - tel celui d'une compétition illimitée réglée par quelque secret équilibre découlant mystérieusement de la somme totale des activités en compétition, celui de la quête d'un " intérêt personnel éclairé " comme juste vertu politique, ou celui d'un progrès illimité contenu dans la simple succession des événements - tous ces concepts ont un point en commun : ils mettent tout simplement bout à bout les vies privées et les modèles de comportement individuels et présentent cette somme comme lois historiques, économiques ou politiques."